Texte et musique : Amour musical

 (extrait de "petite musique d'une nuit" de Elsa Laborde)

J’avais appris à connaitre Gabrielle, à la comprendre, à l’aimer. Je l’accompagnais partout à ses concerts. Elle avait commencé à Paris puis était revenue dans la région.

Gabrielle avait envie de partager, d’échanger, de donner juste avec son cœur, avec sa guitare et ses textes. Le message d’espoir était semé. Un rêve d’un amour musical que bien des musiciens font

L'amour, dévorant, criminel, qui se nourrit d'aventure, cet amour si intense que déjà tu as oublié, mais qui a laissé ses marques sur ton cœur. Gabrielle, ce rêve d'être un jour sur scène et d'être applaudi, te ronge et t'obsède depuis si longtemps... Tu voudrais que ton nom soit connu, que les gens te reconnaissent dans la rue. Tu n'étais rien, et voilà que les gens t'acclament, les yeux levés vers toi, ils t'envient. Avec ta musique, tu voulais faire danser les gens, les faire rire et les faire pleurer. Tu croyais que tout tes problèmes seraient réglés. Anarchiste, tu refusais ce monde de consommation, et sur les routes tu marchais, semant tes chansons dans les villes. Descendant des troubadours, tu rêvais d'un monde simple, où tout le monde serait heureux. Mais la réalité est différente. Il faut travailler, il faut gagner de l'argent, il faut payer des impôts. Et toi tu galères, enlisé dans ta misère. Les autres qui envient ta vie d'artiste, ne connaissent pas tes soucis. Devant les télé-réalité qui nous montrent comment un jeune sans talent, peut arriver à la une des journaux pour avoir fait la star académie ou Pop star. Ils n'étaient rien, ne sont même pas musiciens, mais, pour s'être vendu aux spectateurs, aujourd'hui ils gagnent de l'argent, sont riches, sont connus, ce sont des stars! Mais les musiciens qui ont du talent, qui ont la musique dans la peau, eux, ils ne passent pas tous les jours à la télévision, et pourtant, les véritables génies, ce sont eux! Ce sont les troubadours du 21éme siècle. Une guitare sur le dos, ils suivent leur chemin, dispersant leur message d'espoir. Ce rêve de musicien, Gabrielle l'a fait comme beaucoup d'autre. Elle venait de faire ses 20 ans, et la musique était sa seule passion. Elle avait abandonné ses études après le baccalauréat, sa famille pour partir en saltimbanque, sur les routes de France. Dans un camion, elle s'était aménagé un petit endroit pour dormir, mais le plus souvent, c'était à la belle étoile qu'elle passait ses nuits. Sans le sou, elle faisait la manche sur les marchés, dans les bars, les restaurants, en échange de repas. Sa venue dans les villes amusait les habitants lors de soirées animées, ce qui les changeait des soirs ordinaires.

Je ne sais rien de son passé, de son histoire, je ne peux que raconter ce que j’ai vécu à ses côtés. Elle pouvait parfois rester longtemps sans donner de nouvelles et quand elle nous contactait enfin, c’était un élan de joie qui m’envahissait.

Je sais juste qu’elle s’était détachée de tous musiciens pour continuer sa route seule. Plus de groupe de musique, plus d’amis musiciens qui la décevraient.

Elle aimait rencontrer des musiciens, découvrir des lieux inconnus. J’ai pu la suivre depuis ses début. Beaucoup de concerts désastreux dans notre région. Le public n’était pas toujours là. Les personnes ont du mal à se poser dans un fauteuil pour écouter des textes; Les bars ne sont pas très appropriés à ces chansons. Parfois quelques personnes qui se prennent pour Rimbaud, tentent de comprendre le sens de ses mots. Elle finissait souvent la soirée à siroter une bière, au comptoir en philosophant sur le monde. Ces échanges m’endormaient un peu en fin de soirée, et pourtant Gabrielle pouvait rester des heures encore à refaire le monde. Puis finalement, si le jeune homme avait du charme, elle finissait la nuit avec, me laissant rentrer seule.

Etrange Gabrielle, qui se perd dans les bras de musiciens sensibles à ces accords mineurs.

Elle m’invita à un de ces concerts pour les restaurants du cœur. C’était dans une grande salle de spectacle, seule sur sa scène, ses doigts tremblaient et elle présentait chaque chanson avec une angoisse visible. Sur le ton de l’humour , elle demandait au public s’il l’a voyait parce qu’elle ne les voyait pas, aveuglée par les projecteurs trop puissants. Le public riait, et elle se disait rassurée de les entendre. Et seule avec sa petite guitare, elle chantait ses chansons. Sa voix tremblait, elle se plongeait dans les lignes de son texte, faisant mine de ne pas être impressionnée. Je me souviens d’un commentaire d’un des musiciens du groupe qui jouait après elle« voilà une fille qui a des couilles ». Oui Gabrielle voulait être un homme, elle voulait être forte, elle aimait prendre des risques, sans penser que ces risques pouvaient la perdre.

Insouciante elle poursuivait son chemin, avec pour seul but de se faire plaisir.

Elle aimait par-dessus tout chanter pour les associations humanitaires. Je l’avais invité à venir jouer pour une association qui a ouvert une école au Guatemala. Le Principe était de ne pas apporter de l’aide aux familles sans les assister. Le président voulait accompagner les familles pour qu’elle se débrouillent seule et puissent être autonome. Ainsi, les membres de l’association partaient au sein même des familles, à leur écoute leur donnant quelques conseils. Une initiative qui avait plut à Gabrielle. Elle avait chanté avec tout l’amour qu’elle pouvait apporté à ses personnes.

Le reste du temps, Gabrielle jouait sur les terrasses de cafés, dans les restaurants. Je me souviens d’un concert qu’elle fit dans un petit bar. Il devait y avoir entre 6 et 7 personnes. Gabrielle s’en fichait, elle se disait qu’elle préférait 3 oreilles attentives plutôt que 50 personnes qui n’écoutent rien; je savais très bien qu’elle disait ça pour ne pas se décourager. Elle avait fait tout son concert comme s’il y avait eu 50 personnes attentives.

Elle partait parfois jouer aux côtés d’autres artistes. Dans d’autres régions, elle partageait la soirée avec d’autres musiciens. Quand le feeling passait, elle les invitant dans sa ville pour leur faire découvrir un autre public.

Elle s’insurgeait contre les patrons de bars qui ne payaient pas ou mal les musiciens. Elle n’hésitait pas à critiquer ouvertement les lieux qui demandaient même aux musiciens de payer poru jouer. Moi qui suit dans le social, je la suivait dans ce combat. Je l’ai accompagné aux manifestations des intermittents. Je voulais la soutenir et être là dans tous ces moments. Je me sentais vivante auprès d’elle. J’avais l’impression de connaitre la vie différemment.

Ensemble, on arpentait les rues, à la recherche d’âmes perdues.

Un soir c’était le lendemain du premier de l’an, nous avons croisé un homme qui pleurait seul sur le trottoir avec une bouteille de Vodka à moitié consommée.

L’homme nous demandait de partir, il pleurait et semblait ne vouloir parler à personne. Nous nous sommes assis à côté  de lui. Nous avons attendu un quart d’heure que l’homme s’apaise. Et puis il a commencé à nous expliquer qu’il ne pleurait pas, qu’il voulait pleurer mais qu’il n’y arrivait pas. Il venait de perdre sa mére et voulait être seul. Pourtant nous savions qu’un homme ne vient pas pleurer dans la rue sans attendre qu’une personne ne s’arrête pour l’écouter. Il nous raconta son passage en psychiatrie, la violence de l’institution, les maltraitances vécut, et son incapacité à ne pas pouvoir avoir d’émotion. Silencieuse, nous étions juste là, pour l’écouter, le consoler, le rassurer. Cet homme faisait du graff, il était allé en prison pour avoir tagué les murs de la ville, il avait été sodomisé par un patient, lors de son passage en psychiatrie. Deux heures après, l’homme souriait et repartait en nous remerciant d’avoir été là, de l’avoir écouté.

Je n’aurait jamais vécu des moment aussi intense sans Gabrielle. Grace à elle, le monde ne me fait plus peur. Les gens ne m’inquiètent pas, et je veux tendre la main au quotidien à ceux qui demandent de l’aide. Ces expériences rendent plus humains. Nous ne sommes que des humains, rempli d’émotions, d’amour, et de colère, mais le plus important est peut-être de pouvoir vivre avec ceux qui nous entoure. Je regarde les passants dans la rue et je leur souris, parce qu’ils sont comme moi, des être en quête de vérité, il suffit d’un bonjour, d’un regard pour sentir leur cœur. A quoi ça sert? A rien, juste à essayer de vivre mieux sur notre planète.

Gabrielle était caractérielle, infidèle, morpionne, insouciante, impertinente, et c’est comme ça qu’elle s’est montrée à son public, parce que c’est comme ça qu’elle est, sincère, humaine, sensible, émotive.

 

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